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David Kleist – Chasseur et Pêcheur
Itilleq – Latitude 66° 34’ N – Longitude 053° 30’W
125 habitants
Propos recueillis en août 2010
En juin
dernier, nous avons eu une nouvelle visite d’un ours polaire
dans le village. Nous étions déjà surpris en 2008, car la
chose s’était déjà produite. Mais cette année, en plein été,
au mois de juin c’est encore plus surprenant. Notre région
n’est pas une région à ours polaires. L’évènement est rare
et à deux ans d’intervalle, on peut se poser des questions.
Nous ne savons pas d’où ils viennent. On suppose qu’ils
viennent à la dérive sur des plaques de glace depuis le
Nunavut et qu’ils rejoignent la côte à la nage. Cette année,
des pêcheurs ont d’abord trouvé des traces d’ours dans leur
camp d’été à un kilomètre d’ici. Leur tente avait été
visitée et en partie détruite, les traces étaient clairement
visibles aussi sur le sol à l’extérieur. Nous savions donc
qu’un ours rôdait dans les parages. Peu de jours après la
visite du camp de pêche, l’ours est entré dans le village
(situé sur une île) par la partie est et a directement
attaqué un chien. Les gens du village ont de suite donné
l’alerte, Hans qui était à l’extérieur, est immédiatement
rentré chez lui chercher un fusil. L’ours était aussi très
près des enfants qui jouaient sur le terrain de football.
L’ours était affamé, et agressif. Il commençait à s’attaquer
à un autre chien. Hans ne se trouvait qu’à deux ou trois
mètres de l’ours essayant de le faire reculer. L’ours
grognait et ne voulait rien entendre. Hans n’avait pas
d’autre choix que de l’abattre. Avant cela, il a essayé de
crier et de repousser l’ours. Mais malgré cela, l’ours
continuait d’avancer. Ce qui est surprenant, c’est que
l’ours n’était pas maigre. Nous avons par la suite retrouvé
des pierres et des tissus à l’intérieur de son estomac. Cela
signifie qu’il a dû certainement se nourrir de déchets à
même le sol. Un évènement comme celui-ci doit bien sûr être
relaté auprès des autorités. La peau a été récupérée par le
gouvernement. Exceptionnellement, Hans a obtenu
l’autorisation de conserver la peau afin que celle-ci
revienne à la commune. Il y a de grandes chances pour que
celle-ci finisse dans l’école du village.
Le
réchauffement climatique engendre des pertes de glace
importantes depuis quelques années. Des secteurs comme le
Nunavut, l’est et le nord Groenland sont particulièrement
touchés. Ce sont des lieux régulièrement fréquentés par les
ours polaires. Ceux-ci suivent les déplacements des phoques
sur la banquise. Vu les circonstances, il est facile pour
eux de se faire piéger. A plusieurs reprises, des ours
polaires de la côte est du Groenland ont fini en Islande et
ont dû être abattus. On en a aussi retrouvé dans un village
au sud du Groenland. Le gouvernement autorise à prélever
chaque année un quota d' ours polaires sur l’ensemble du
Groenland. Les ours polaires vivent sur la glace et sur la
banquise. Celle-ci ayant d’année en année tendance à
disparaître, les ours sont forcés de rejoindre la côte.
Seuls trois ours ont été vus dans le village. Le premier en
1933, le second en 2008, et le dernier en 2010, le seul à y
être venu en plein été.
Ici, les
chasseurs prennent de gros phoques. Il est possible de
vivre de la chasse, mais cela est très difficile. Il nous
est interdit d’exporter le gibier, la baleine, même à notre
famille qui vit sur le Danemark. Les ventes sont des ventes
intra-muros. Ces restrictions ont commencé avec les assauts
médiatiques de Brigitte Bardot qui a détruit notre façon de
vivre. Malgré qu’elle nous ait fait des excuses plus tard et
reconnue son erreur, la situation reste inchangée. Great
Greeland, la société d’État qui traite la totalité des peaux
du pays, n’a rien pu vendre à l’export l’an dernier malgré
sa présence sur des salons européens. Le marché américain
est tout aussi fermé. Il y a eu des tentatives d’exportation
vers le Canada, mais l’International Whaling Commission s’y
oppose. Cette organisation a elle aussi fait beaucoup de
torts et détruit pas mal d’opportunités pour les chasseurs
du Groenland. Nous sommes aujourd’hui coincés, nous pouvons
chasser, mais devons rester à l’intérieur de nos frontières.
Nous vendons notre gibier exclusivement au travers d’un
réseau de relations, des amis sur le nord Groenland, à la
famille sur Sissimiut qui tient un restaurant, ainsi que
d’autres relations dans les environs. Tout cela est
regrettable, car le potentiel est important. Ces animaux ont
été pour la plupart réintroduits dans le pays. En 1963, 16
bœufs musqués ont été déplacés depuis Ittoqqortoormiit, sur
la côte est, jusqu’au fond du fjord de Kangerlussuaq sur la
côte ouest. On compte maintenant 10 000 têtes. Seule la
compagnie Arctic Green Food peut effectuer quelques ventes à
l’étranger. Cela concerne uniquement le bœuf musqué et la
viande de renne. Les restrictions concernent surtout la
baleine et le phoque, où nous ne pouvons rien vendre, aussi
bien la viande que les os ou la peau.
Il y a
quelques années, une compagnie du sud Groenland a essayé de
vendre de la viande de phoque à la Chine. Il y a eu des
complications douanières qui ont empêché les ventes. Il est
vrai que les chasseurs du nord Groenland sont craintifs à
l’égard des bœufs musqués. Ces bêtes sont nouvelles pour
eux. Nous avons été les premiers sur Kangerlussuaq à pouvoir
les côtoyer régulièrement. De la même façon, nous sommes
plus habitués à la viande de bœuf musqué, qu’ils ne le sont
dans le nord du pays.
Lorsque nous
nous rendons maintenant en bateau à la ville de Sissimut,
nous constatons que la mer n’est plus aussi claire et
transparente qu’elle ne le fût dans le passé. L’eau a une
couleur de terre et est trouble en permanence. Cela est dû à
la fonte de la calotte glacière et de ses multiples lacs qui
entraînent avec eux des quantités de boue. On constate le
phénomène aussi dans le fjord de Kangerlussuaq où nous
allons chasser. Autour de nous, sur les montagnes, les
langues glacières exposées au nord étaient toujours
présentes et ne bougeaient pas. Depuis quelques années,
elles fondent à vue d’œil. Les saisons sont maintenant
décalées d’un mois. La glace est très fine, 25 cm au mieux.
S’y aventurer devient très périlleux. Un de nos amis est
parti avec ses chiens, sur la banquise. A son retour,
celle-ci bougeait avec les vagues et commençait à se
disloquer. Il a pu rentrer in extremis et en a été quitte
pour une grosse frayeur. Cela s’est passé en décembre 2009,
une année où la glace était bonne.
Nous avons
aussi remarqué dans notre région, des espèces de baleines et
de phoques qui ont disparu. Les espèces étaient certainement
habituées à un climat plus rigoureux et des eaux plus
froides. Il semble que de nombreuses espèces se déplacent et
suivent la glace plus au nord. Par contre, l’aspect positif
de tout cela, est que le poisson qui nous avait quittés pour
des eaux plus froides, est maintenant de retour. Certaines
espèces de phoques très répandues dans le fjord ont
maintenant disparu. Il nous faut nous rabattre sur la pêche.
Mais celle-ci reste à un niveau artisanal. La grosse
industrie ne profite pas au pays. Beaucoup de travail part
sur l’étranger, principalement en Pologne, et ces
délocalisations ne sont pas profitables.
Lorsque j’ai commencé à chasser, il y avait beaucoup de
chasseurs. La raréfaction de la banquise, et les changements
brusques du temps ont affecté l’activité. Par le passé,
entre deux périodes de vent, il y avait une longue période
d’accalmie. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, les coups de
vent se succèdent à un rythme qui nous gêne dans notre
activité. Le temps est maintenant perturbé en permanence, il
n’y a plus de répit. C’est pour cela que je pense que dans
le futur, il y aura encore moins de chasseurs. Le vent du
nord nous amène un vent droit et régulier, le vent du sud
quant à lui est de plus en plus présent et nous amène
énormément de brouillard. |