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Julie Bech - 81 ans

 Itilleq - Latitude 66° 34' N - Longitude 053° 30' W

125 habitants

Propos recueillis en Juillet 2010.

 

Je suis originaire d'un petit village près de Qasigiannguit. Dans les années 1930, de nombreuses personnes vivaient éparpillées sur la côte du Groenland. Progressivement, des villages comme celui-ci se sont constitués. À cette époque, les gens se déplaçaient exclusivement en kayaks et en oumiaks. Ils s'installaient dans un endroit où ils pouvaient trouver de la nourriture. Quand celle-ci diminuait, ils se déplaçaient sur un nouveau lieu. La vie dans les villages du nord est beaucoup plus active pendant l'été, cela est dû au fait que les nuits d'hiver sont très longues. Dans le Grand Nord, du côté du Thulé, avec un soleil permanent, il n'est pas rare de voir des personnes ne pas dormir du tout la nuit. Les adultes vaquent à des activités de chasse et de pêche, ou restaurent leurs habitations. Les enfants, pendant ce temps, jouent à l'extérieur jusqu'à des heures très avancées. Par contre, ils dorment pendant la journée. La vie que je menais lorsque j'étais jeune n'a rien à voir avec celle d'aujourd'hui. Sur bien des aspects, elle était beaucoup plus difficile. Ce n'est pas le même monde. Comme je l'ai dit, les gens ne pouvaient se déplacer qu'en kayaks et en oumiaks pour aller chercher de la nourriture. Rien que cela était une difficulté considérable. Et tout notre équipement venait principalement du phoque. Il n'y avait pas de tissus, ni de matériaux modernes. Tout ce dont nous avions besoin, nous devions le réaliser nous-mêmes à la main. Cela a dû être très difficile pour ma mère qui a connu une période encore plus rude que la mienne. Les femmes devaient tenir à elles seules la maison. La mission de l'homme se terminait avec son retour de la chasse. C'est lui qui fournissait de la nourriture à toute la famille. Par la suite, une embarcation à rames, pouvant contenir trois personnes, est venue compléter les kayaks et les oumiaks.

Lorsque j'ai vu les premiers instituteurs venir enseigner en Danois, je me suis posé la question, mais pourquoi viennent-ils changer nos vies ? La vie avec la nature était très saine à l'époque. Il n'y avait pas d'alcool. Nous vivions en harmonie parfaite et les gens s'entraidaient au quotidien. C'est ce qui me manque le plus de cette époque. Mon père m'amenait avec lui dès mon plus jeune âge, aussi bien en mer que sur les terres pour chasser et participer à toutes les activités. C'est ce qui fait qu’aujourd'hui, je suis encore active. Je suis incapable de rester sans rien faire. Je fume encore du poisson pour les gens du village tel que vous l'avez vu en rentrant. En quelque sorte, c'était une forme d'initiation, une forme d'éducation. Mes parents n'ont eu que des filles. Il était normal que nous prenions part à toutes les activités y compris celles des hommes. En cas de problème, nous aurions été à même d’assumer et de continuer à nourrir notre famille.

Ce qui est le plus désagréable aujourd'hui, c’est la communication entre les gens. Elle n'est plus ce qu'elle était : les gens sont distants. Lorsqu'on se rencontre dans le village, il n'est pas rare que certaines personnes vous croisent sans vous regarder dans les yeux. Il y a plus d'étrangers, plus de gens venus d'ailleurs. Cela n'existait pas auparavant, ceci explique peut-être cela. Avant, on ne pouvait pas se déplacer aussi facilement qu'aujourd'hui. Les gens restaient toute une vie dans le même secteur. Aujourd'hui, ce n’est plus le cas. Le village avait sa propre identité nous avions une histoire commune, nous étions solidaires, et nous vivions ensemble de la naissance à la mort. Aujourd'hui, les gens bougent trop et trop vite et cela explique pourquoi il y a parfois de l'incompréhension entre nous. Il n'est plus nécessaire et vital pour les jeunes d'aider leurs parents. L'ennui les gagne, la boisson et le haschich arrivent dans les villes puis dans les villages. Les jeunes sont pour ainsi dire perdus et ne savent pas dans quelle direction aller. Leurs seules ambitions sont de quitter le village, car ils s'y ennuient. La télévision, les DVD, les films étrangers ont une mauvaise influence sur eux. Nous n'avions ni télé, ni radio. Les soirées étaient animées par les récits, les évènements de la journée ou les évènements passés. C'était en quelque sorte notre télé.

Le temps était beaucoup plus régulier. Les étés étaient ensoleillés et le soleil restait de nombreuses journées d'affilée. Les conditions restaient stables. Aujourd'hui, elles sont devenues très changeantes, soleil, pluie, vent et brouillard se succèdent à un rythme surprenant. Nous ne connaissions pas ces situations. La fonte de l'inlandsis y est peut-être pour quelque chose. Cela a commencé il y a une cinquantaine d'années, vers la fin des années 1960, la glace, à l'intérieur des terres, fondait à un rythme inhabituel, me disait mon père. Il y avait alors beaucoup d'eau pendant l'été. Je pouvais constater cela lorsque je partais avec lui plusieurs jours à la chasse au caribou. D'une année sur l'autre, la glace que nous n’avions jamais vu bouger s’était mise à reculer. Ce qui était recouvert de glace ne l'était plus, la terre prenait petit à petit le dessus. J'avais fait ma spécialité de tout observer et de tout raconter le soir lors des veillées. La couleur de la montagne, ses fleurs, l'aspect du ciel, la glace et l'eau qui descendait le long des reliefs, ces variations de temps d'une journée à l'autre sont maintenant suivies de brusques changements de températures. Il peut faire extrêmement chaud et soudain très froid. J'ai remarqué que les gens prennent froid et tombent plus souvent malades que dans le passé.

Pour revenir à nos tenues traditionnelles, nous en avions deux, maximum trois, pour l'année. Nous avions trois paires de kamiks (bottes en peau de phoque). Il y avait une tenue d'été et une tenue d'hiver. Pendant l'hiver, nous avions des vestes en peaux de rennes. Aujourd'hui, le costume national groenlandais est encore réalisé avec des peaux de phoques. Il n'est plus porté que lors des grandes occasions : au mariage, à la fête nationale et pour d'autres évènements de la sorte. Mais, au quotidien, c’est la boutique locale qui nous habille.

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