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Marie SVENSSON – Originaire de Kitsissuarsuit vivant au Danemark.

Kitsissuarsuit – Latitude 68° 51’ N – Longitude 053° 07’ W

112 habitants

Propos recueillis en juin 2010

 

Kitsissuarsuit signifie l'île aux chiens en Hollandais. Car ce sont en premier les Hollandais qui sont venus ici chasser la baleine, il y a plus de 250 ans. Lorsqu'ils ont découvert l'île, ils n'y ont vu que des chiens, et aucun habitant. Car en été, les habitants quittaient le village, laissaient les chiens pour s’en aller en oumiak au fond des fjords pêcher et sécher les poissons. Cela se pratiquait de la sorte dans tout le pays.

La vie de femme est maintenant bien différente de ce qu’elle a été dans le passé. Nous avons la télévision, nous pouvons suivre ce qui se passe partout dans le monde. Il y a aussi internet. Au travers de cela, la vie est devenue plus facile. Nous avons toujours la même vie que dans le passé, mais nous l'avons adapté à la vie contemporaine. Nous sommes entrés dans la société de consommation, mais sans pour autant délaisser notre mode de vie ancestral. Nous avons eu l'électricité dans les années 70. Auparavant, nous utilisions un groupe autonome. La télévision nous amène à rester chez soi, mais nous avons toujours les kafemik (invitation à partager thé et café) et les visites que nous nous rendons mutuellement quotidiennement.

Exceptionnellement, il y a eu un évènement l'autre jour avec le jeu de Bingo qui était organisé dans la ville toute proche d’Aasiaat. Alors que personne ne joue au Bingo chez nous, à 17 h 30 le village était complètement désert. Je pense qu'il serait très dangereux pour eux de venir à Monaco (par rapport au casino et à leur engouement pour le jeu). Cette richesse de la vie sociale ne doit pas nous faire perdre de vue les problèmes qui se profilent à l'horizon. À l’exemple des deux gros bateaux dédiés à l'exploitation pétrolière actuellement amarrés dans les ports d'Aasiaat. Ils y sont depuis pratiquement deux semaines et cela bien avant d'avoir reçu les autorisations du gouvernement groenlandais. Il y a eu un débat à ce sujet à la radio.

Les pétroliers sont certainement bien informés et en contact avec les milieux politiques. Tout cela nous effraie, car, une fois les exploitations en service, nous serons sous la menace de futures pollutions sur nos côtes qui pour l’instant sont encore préservées. Nos chasseurs en parlent maintenant. Bien sûr, il y a déjà eu d'autres bateaux de ce genre, mais le fait qui nous a le plus surpris est qu'ils arrivent avant d'obtenir les autorisations.

Nous espérons que si ces prospections aboutissent, elles profiteront à l'ensemble des Groenlandais et non pas à une minorité d'entre eux, car ici la terre appartient à tout le monde et la propriété privée du sol n'existe pas.

Pour l'instant, il est trop tôt pour le dire, mais les choses vont très vite et nous avons perdu des hommes dans ce modernisme. Beaucoup de personnes, beaucoup de Groenlandais n'ont pu suivre ces évolutions. Je me rappelle quand j'étais enfant pendant le printemps, nous allions en bateau entre Ikamiut et Qasigiannguit. Il y a des îles et nous montions notre camp fait de tente tipi en peaux de phoques. Nous restions là deux mois, à ramasser des "ammassats" (capelans). Les hommes partaient en kayak chasser le phoque. En rentrant, ils préparaient la viande. Les femmes nettoyaient les peaux. Nous, les enfants, nous mettions les ammassats à sécher. Pour moi, entre cette période où j'étais enfant et maintenant, l’évolution est allée trop vite au Groenland. Pour exemple, la grande tente tipi à double toit en peaux de phoques que ma mère avait cousue pendant cette période a été vendue au National Museum au Danemark. Elle est aujourd’hui au Moesgard Museum à Aarhus. J’y ai amené ma mère qui en a été bouleversée.

Ce changement  a été trop rapide. Lorsque le gouvernement danois a décidé en 1953, que nous ne serions plus une colonie, nous avions alors deux représentants groenlandais au Parlement danois. Le message était alors : "Laissez les Groenlandais vivrent comme ils en ont l'habitude". Malgré cela s'en est suivi la construction du Groenland moderne. Nombre de Danois sont venus sur place construire des habitations. Des charpentiers, des travailleurs de toutes professions sont venus façonner le Groenland d’aujourd’hui. Mais les Inuits n'étaient pas formés pour les aider. Les niveaux d'éducation et de formation étaient très faibles. Les Danois ont fait tout cela pour protéger les Groenlandais, du moins c'est ce qu'ils pensaient. Car une fois le travail fini, qui allait entretenir et gérer le pays ? Depuis 1953, nous avons évolué comme si nous étions une partie du Danemark. On ne peut pas transformer une population de chasseurs et l'élever au niveau de formation tel qu'il est en Europe. Au début des années 1980, les gens ont commencé à être mieux formés, mieux éduqués. Maintenant, les choses continuent de s'améliorer. lI y a eu dans le passé des voix politiques qui se sont élevés pour dire "arrêtons l'évolution et reprenons les choses depuis le début",  mais cela ne semble pas réalisable. Le système scolaire et le système de santé ont été depuis toujours gérés par le Danemark. Nous les gérons maintenant nous-mêmes, mais toujours avec une aide financière du Danemark.

Actuellement, il y a un certain nombre de centres où l'on peut être formé pour être assistant scolaire et un centre de formation pour être enseignant, mais, hormis cela, si l'on souhaite atteindre un niveau supérieur, il faut se rendre au Danemark. Nous avons aussi une université à Nuuk. Les choses évoluent. Dans les années 1970, l'enseignement était réalisé exclusivement en Groenlandais. Vingt ans plus tard, il a été reconnu que cette formule n'était pas la bonne. Depuis les années 1990, il y a à nouveau un enseignement danois avec des méthodes danoises. En deux mots, il n'y a pas de livres en Groenlandais pour éduquer et former les gens. Si nous voulons communiquer avec le monde, il faut parler d'autres langues.

Mais malgré cela, le niveau d'éducation supérieur est trop bas sur le Groenland. Les étudiants qui souhaitent entreprendre des études universitaires avancées au Danemark ont besoin d'une année de rattrapage avant de pouvoir intégrer le cycle européen normal.

Pour revenir à la vie d'antan, à l'âge de 14 ans, je ne m'étais rendue que trois fois à la ville d'Aasiaat. Le reste du temps, je restais ici au village. Ce fut donc un choc quand que je m’y suis rendue pour entreprendre mes études. De plus, l'éducation était exclusivement en Danois. Les jeunes d'aujourd'hui n'ont plus la même vie. Ils se rendent en ville régulièrement en bateau à moteur, que ce soit pour une soirée, une sortie et reviennent tout aussi rapidement. 

Mes amis me demandent ce que je viens faire trois semaines sur une île au Groenland ? Je leur réponds que je souhaite y acheter un terrain, au cas où on y trouverait du pétrole. Bien sûr je plaisante, car on ne peut pas être propriétaire d'un terrain au Groenland, mais c'est juste au regard de ce qui se passe maintenant de la nouvelle donne avec les recherches pétrolières qui ont débuté dans le pays. Au Groenland, la terre appartient à tout le monde. Logiquement, si on y trouve du pétrole, il devrait en être de même avec les bénéfices. Dans la réalité, les choses risquent de se passer différemment.

La pêche au cabillaud qui avait bien diminué a tendance à reprendre. Il y a de plus en plus de poissons, mais pas comme dans les années 1950 et 1960. Il y a maintenant un marché sur les oeufs de poissons afin de réaliser du caviar. Au mois de mai, les pêcheurs récupèrent les oeufs des femelles pour les vendre à la pêcherie d'Ikamiut.

La commune achète les peaux de phoques aux pêcheurs. Deux femmes ont pour mission de les nettoyer et de les faire sécher, avant de les envoyer sur l'usine de Great Greenland, dans le sud du pays, qui est la seule équipée pour finaliser le travail. Mais la demande en peaux de phoques a largement diminué principalement dû aux actions de Brigitte Bardot et des écologiques de Greenpeace, qui ont fait un amalgame entre nos pratiques, et celle de la chasse aux bébés phoques pratiquée sur les côtes du Canada. Brigitte Bardot nous a fait énormément de tort et une mauvaise publicité. L'Europe, et ses dirigeants européens n'ont pas été à même de distinguer une pratique de chasse pourtant très différente entre le Groenland et le Canada. La CEE a purement et simplement interdit toute importation de peaux de phoques. Great Greenland, la société qui commercialise les peaux de phoques s'est rendue sur un salon à Milan en Italie, mais elle n'a pu vendre sa production. Les gens en Europe ne savent pas voir la différence entre la peau de bébé phoque et celle des phoques adultes. Seule la peau des bébés phoques est blanche. Nous ne les avons jamais recherchés. La population de phoques adultes de Groenland ne cesse d'augmenter. Nos pêcheurs chassent le phoque pour la viande, pour eux-mêmes et leur famille. Un petit pourcentage des peaux est revendu, mais face à une trop faible demande, la plus grande partie est simplement jetée à la mer. La viande de phoque ne manque pas, il y a parfois des aberrations : nous importons des croquettes pour les chiens, alors que nous ne savons que faire de nos ressources. Nous avons pratiquement la même réglementation qu'en Europe, alors que nos modes de vie et nos problèmes sont fondamentalement différents. Cela est dû à la pression économique du gouvernement danois.

Nous pourrions par exemple, vendre la viande, mais eu égard de la réglementation Danoise, on nous oblige à avoir un contrôle vétérinaire, pour toute commercialisation de viande. Le problème est qu'il y a seulement trois vétérinaires dans tout le Groenland ! Un à Ilulissat, l'autre sur Nuuk et le dernier au sud du Groenland. Pour exemple sur Kangerlussuaq, il y a énormément de bœufs musqués. Cela représente beaucoup de viande, qui ne trouve pas preneur, car, d'après les normes, le temps d'être acheminée, elle serait périmée. À écouter les autorités, il nous faudrait avoir un abattoir et des containers frigorifiques au milieu de nulle part. Le problème ici, est que nos chasseurs et nos pêcheurs doivent vendre les peaux et la viande pour survivre. Car nous sommes rentrés dans un système où on ne peut pas vivre comme il y a cinquante ans en arrière, simplement par l'échange de viandes et de poissons. Nous devons acheter des produits, comme du carburant, ou payer des matières premières. Pour cela il nous faut de l'argent.

En hiver, l'activité des habitants est principalement autour de la chasse. Quand j'étais enfant, tous les hivers, il était possible de se rendre à Aasiaat en attelage de chiens et cela jusqu'aux débuts des années 1990. Lors de la naissance de mon fils, je devais rentrer au village en hélicoptère, mais celui-ci, ayant un problème mécanique, on est venu me chercher à la maternité d’Aasiaat en traîneau à chiens. Et je suis rentrée avec mon bébé au village par la glace. Il y avait beaucoup de phoques pendant l'hiver. La communauté au village était encore plus soudée et solidaire. Lorsque mon père rentrait avec un gros phoque, il le découpait, et nous les enfants, après avoir compté le nombre de personnes, allions avec un adulte, porter la viande dans chaque maison aux habitants. Et tout le monde pratiquait de la sorte. Car si un pêcheur n'avait pas de phoque sur une journée, il n'avait rien à manger. Cette entraide existe toujours, mais la situation n'est plus aussi critique. C'est le même procédé pour la chasse aux narvals ou la chasse à la baleine. S'il y a sept bateaux qui ont participé à la chasse, il y aura sept parts de viande. Ils seront juste tirés au sort au moment du partage. Notre île a toujours été considérée comme le garde-manger d'Aasiaat, qui est très éloignée des zones de chasse. Les gens d'ici ne veulent pas bouger, ils ne veulent pas aller vivre dans les grandes villes, et encore moins en appartement. Ils veulent conserver leurs activités. Pour cela, ils ont besoin d'un emplacement pour leurs outils, d'un emplacement pour leur matériel de pêche, leur matériel de chasse, et cela bien sûr, vous ne pouvez pas le faire entre quatre murs dans un immeuble.

Sur l'île, les habitants sont autosuffisants. Bien sûr, ils reçoivent aujourd'hui des fruits et des légumes, mais cela est secondaire. Il n'est pas indispensable, d'avoir des noix de coco à la boutique. Il y a en mer des algues comestibles et nourrissantes. La tige au centre de la large feuille est sucrée, légèrement iodée et très nourrissante. Pas besoin de la préparer, elle se mange crue, telle une salade. Notre région est rude, mais nous avons toujours su en tirer parti. Qu’il en soit ainsi pour les générations futures !

Le Groenland a été bousculé dans son évolution, et cela dans tous les domaines, pour rattraper son retard, et d'un point de vue économique, se rapprocher du niveau de l'Europe. Cela s'est fait sur un laps de temps très court, et avec une vitesse trop rapide. Nous avons perdu nombreuses personnes dans cette évolution. Les gens étaient chasseurs et pêcheurs et n'avaient aucune formation pour s'adapter.

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