|
Birthe Jeremiassen – Institutrice
Ikamiut – Latitude 68° 38’ N – Longitude 051° 49’ W
95 habitants
Propos recueillis en juin 2010
J'ai longtemps vécu sur
Nuuk, où j'y ai fait mes études et passé mon diplôme
d'institutrice. J'y ai commencé ma vie de famille. Jusqu'à
l'an dernier, j’y vivais avec mon mari et mes trois enfants
âgés de 14, 13 et 4 ans. L'an dernier, nous avons, pris la
décision de venir nous établir ici, sur Ikamiut, le village
natal de mon mari. La qualité de vie et la liberté au
quotidien ont motivé notre choix. Vivre sur Nuuk, la
capitale, c’est un peu comme vivre dans une grande ville
d'Europe. Nos enfants y étaient tristes. L'ambiance entre
élèves dans les établissements scolaires n'était pas bonne.
Cela affectait leurs capacités de concentration et leurs
résultats scolaires. Depuis qu'ils sont ici, les choses ont
changé totalement. Ils ont retrouvé le sourire,
et sont
beaucoup plus attentifs. Ils sortent quand bon leur semble,
et ont des activités qui les responsabilisent. Pour exemple,
mon fils de 14 ans part maintenant chasser le phoque avec
son père. Il vient de s'acheter son propre fusil avec ses
économies. Il est vrai que de nombreux Groenlandais quittent
les petits villages pour aller s'installer dans les grandes
villes. Mais tôt ou tard, dès qu'ils en ont la possibilité,
ils finissent par retourner dans leur village. Le grand-père
de mon mari vivait seul sur Ikaniut. Cela nous a aussi
incités à venir le rejoindre. Il y avait beaucoup de bonnes
raisons pour faire ce choix. Il nous a bien sûr fallu
trouver une maison, mais cela n'a pas été trop difficile.
Notre situation est maintenant stable. Pour la pérennité du
village, il serait bon que de nouvelles maisons s’y
construisent. Sans cela, les nouvelles générations
d'étudiants risquent d'avoir des difficultés pour y revenir
après leurs études ou simplement d'être tentées de le
quitter.
Nous avons eu
un hiver très doux l'an dernier (l’hiver 2009 - 2010).
Heureusement, nous avons beaucoup de fjords à proximité, et
il nous ait encore possible d'aller y pêcher sur la glace
dans ce secteur. Par contre, si nous souhaitons nous rendre
sur la ville de Qasigiannguit, et malgré la faible distance
de 35 Kms qui nous en sépare, il nous faut lors de certaines
périodes, utiliser l'hélicoptère. À ces moments-là, en mer,
une mauvaise glace empêche toute navigation.
Au printemps
2009, il y a eu un grave accident à la « Quinussinik
Sukkaniunneq », la compétition régionale d'attelage de
chiens de traîneaux, qui a lieu chaque année. Là, deux
attelages, un couple qui repartait dans leur village de
Kangaatsiaq s’est retrouvé non loin d'ici sur une zone qui a
cédé sous leur poids. Les secours ont eu beaucoup de mal à
intervenir. Un bateau est parti de Qasigiannguit, mais il
n'arrivait pas à se frayer un chemin. Seul, l'homme a pu
être secouru par des participants qui se trouvaient non loin
de lui. Son épouse, une femme de 39 ans, est restée
longtemps inaccessible et lorsque l'hélicoptère est arrivé,
elle était décédée. Par le passé, nous avions une bonne
glace, nous pouvions y circuler en toute sécurité, ce n'est
plus le cas aujourd'hui. J'ai assisté à cet accident à
distance, et j'en ai été énormément choqué. Maintenant, les
gens en attelage à chiens ou en moto neige ne s'aventurent
plus sur la banquise et restent sur le relief ou l'intérieur
des fjords.
Lors
du dernier référendum, je n'ai pas voté "Oui" pour une
autonomie renforcée du Groenland. Notre économie est trop
faible, et nous n'avons pas les ressources et le savoir pour
nous débrouiller seuls. Il reste encore beaucoup de choses à
faire pour moderniser notre pays. Malheureusement, beaucoup
de Groenlandais n'ont pas un niveau d'instruction suffisant
pour cela. Nos dirigeants risquent d'être confrontés à des
problèmes économiques. Ces difficultés pourraient les amener
à ne plus investir et développer les petits villages du
Groenland, et à ne favoriser que les grandes villes et leurs
centres économiques. C'est un sujet qui revient souvent dans
le village. Les gens cherchent des solutions. Nous sommes
déjà passés sous le seuil des 100 habitants. L'avenir
incertain du Groenland risque de signifier encore plus de
difficultés pour les petits villages comme le nôtre. Par le
passé, de nombreux villages de moins de 100 habitants se
sont vus déplacés. Nous ne souhaitons vraiment pas que
l'histoire se répète. Revenir à un principe de village
autosuffisant comme par le passé me semble difficile. Nous
avons trop de choses à acheter, et nous sommes réellement
dépendants de nos revenus. |