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Villads – Pêcheur à la retraite - 61 ans
Akulliit - Ville fantôme - Latitude 68° 39’N – Longitude
051° 14’ W
Propos recueillis en juin 2010
Ma famille et
moi avons dû quitter le village en 1962, mais de nombreuses
personnes sont restées jusqu’en 63. Finalement, ils ont dû
partir également. Cela, en raison d’une décision conjointe
du gouvernement danois et des représentants groenlandais.
Les arguments évoqués à l’époque étaient qu’il y avait du
travail sur la ville voisine de Qasigiannguit. En effet, il
y avait beaucoup de crevettes dans ce secteur de la baie de
Disko. On venait d’y construire la pêcherie la plus moderne
d’Europe. Elle a été mise en service en 1960 et inauguré par
le Roi du Danemark. Tous les arguments étaient en place. Il
y avait la motivation et du travail en perspective. Nous
avons quitté notre village le 2 avril 1962. Les autorités
locales avaient dit à mon père qu’une maison toute prête
nous attendait sur Qasigiannguit. Ici, à Akulliit, nous
avions tout ce dont nous avions besoin. Nous avions beaucoup
de nourriture, beaucoup de poissons, une maison confortable.
Nous étions sept frères et sœurs. Mais lorsque que nous
sommes arrivés à Qasigiannguit, on nous a mis à disposition
une place pour dormir pas plus grande que votre tente. Une
toute petite pièce minuscule entièrement vide pour toute la
famille. Mon père avait à l’époque quatre frères et sœurs.
Dans cette ville, les enfants ont donc été placés chez
chacun d’entre eux. Car bien entendu, il n’y avait pas assez
de place pour nous. Nous avons par la suite pu obtenir un
appartement plus grand, mais cela a pris du temps, et cela
n’a pas été le cas pour tout le monde. Les autorités ont
demandé aux habitants de démonter leur maison au village et
de la transporter par leurs propres moyens pour la remonter
sur Qasigiannguit. S’ils ne la transportaient pas eux-mêmes,
ils devaient payer pour le transport. Beaucoup ont pensé
alors que cette mesure était prise pour empêcher
définitivement un retour des habitants sur le village. Notre
maison sur Akulliit était spacieuse. On nous en a proposé
450 couronnes, ce qui était bien en dessous de sa valeur
réelle. Nous ne l’avons bien sûr pas démonté. Mon père et
mes sœurs travaillaient à la nouvelle pêcherie de
Qasigiannguit. Quant à moi, je pêchais et je chassais le
phoque. Cela me rapportait plus d’argent.
Lors de mes
six premières années d’études, je n’avais pas de professeurs
danois. Après huit mois d’école sur Qasigiannguit, j’avais
fait de gros progrès. C’est à ce moment-là que le proviseur
a parlé à mon père, car il me trouvait doué et intelligent.
Par la suite, j’ai donc continué mes études sur Aasiaat dans
une école publique. Mon niveau ne cessait de s’améliorer.
Alors que j’étais sur le point d’accéder au niveau
supérieur, mon père m’en a dissuadé. Des sept enfants,
j’étais le seul garçon. Si je continuais mes études, qui
allait nourrir le restant de la famille ? Qui allait
chasser ? Qui allait pêcher ? « Et qui va s’occuper de nous
quand nous serons vieux ? » m’a demandé mon père. Il n’y
avait que moi ! J’ai compris et accepté sa décision.
La société a changé
depuis les années 60. Mon exemple n’est plus d’actualité.
Chasser et pêcher ne suffit plus pour obtenir un bon niveau
dans la vie. Les jeunes doivent
impérativement avoir une formation et apprendre le danois.
J’ai vivement conseillé à mes enfants de continuer le plus
possible leurs études. Ma fille est maintenant assistante
dentiste et
poursuit une formation. Mon fils quant à lui poursuit des
études de niveau supérieur. Sans vouloir ressembler à mon
père, je ne veux rien leur imposer, mais il est évident
qu’ils ne doivent pas être comme moi. Quoi qu’en disent les
politiciens, le Groenland ne peut exister sans le Danemark.
Nous avons cette double identité, avec ces deux langues et
une histoire commune. De nombreux Groenlandais ont une
partie de leur famille qui vit au Danemark. Comment peut-on
se séparer ainsi d’une partie de soi-même ?
Je n’ai plus
de chiens d’attelage. J’ai été gravement malade en 2002, et
auparavant, j’ai eu un accident. Je suis parti avec mon
embarcation depuis l’anse du village jusqu’à la partie
extérieure de l’île. J’ai soudain été pris de malaises, de
frissons, et je suis tombé au fond du bateau. Je pouvais à
peine lever la main. D’autres bateaux qui partaient ou
revenaient de la pêche, passaient à côté de moi sans rien
remarquer. J’étais pratiquement paralysé. J’ai finalement pu
appeler, et quelqu’un sur la berge m’a entendu, s’est aperçu
de la situation, et a alerté d’autres pêcheurs qui sont
venus à mon secours. On m’a amené à l’hôpital et lorsque je
me suis retrouvé dans l’ambulance, je me rappelle qu’il y
faisait chaud. Puis j’ai perdu connaissance. Lorsque j’ai
ouvert les yeux après dix jours, je ne savais pas où
j’étais. Je me trouvais dans une chaise roulante. Une
infirmière est entrée, je lui ai demandé où je me trouvais.
Sa réponse a été : "vous êtes à l'hôpital, au Danemark, et
nous sommes ravis de voir que tout va mieux."
Mon
expérience reflète en quelque sorte la vie ici, au
Groenland. Un jour, vous partez pêcher, vous avez un malaise
et vous vous réveillez dans un hôpital inconnu au Danemark
loin de votre famille et de vos amis. |