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Un fort vent de Nord-ouest a soufflé toute la
matinée. Le fiord de Qeqertaq est méconnaissable
lorsque nous le quittons. Arrivé au cap Nugâq,
jonction avec l’icefiord Torssukatak, la situation
est impressionnante. L’icefjord, relativement libre
à l’aller est maintenant chargé de glaces
dérivantes. Profitant de chaque ouverture, nous nous
engageons sur les six kilomètres de traversée qui
nous séparent du secteur le moins exposé, situé sur
la rive opposée. Tel un tapis roulant, un pack serré
descend sur nous, poussé par le vent et le courant.
Dans ce labyrinthe, les portes s’ouvrent et se
ferment à intervalles réguliers. La consigne est
d’emprunter le même passage, afin de ne pas se
retrouver isolé. Évitant les blocs, nous ne
progressons qu’à très faible vitesse. Au bout de
deux heures d’une navigation des plus « chaudes »,
nous n’avons pas encore atteint le milieu du chenal.
Décision est prise de suivre le courant, de faire
demi-tour, et d’aller nous mettre à l’abri dans la
baie de Qeqertaq, en face du village.
Après une nuit
froide et humide, c’est avec la même détermination
que le 22 août au matin nous renouvelons la
tentative. Il nous faut pagayé une heure avant
d’atteinte le cap Nugâq et connaître la situation du
jour sur le Torssukatak. Dans la partie basse de l’icefjord,
au lieu même où la veille nous avons rebroussé
chemin, les eaux semblent libres. Les glaces sont
moins compactes. Néanmoins, en amont, se profile une
bande blanche uniforme. Nous optons pour une
navigation au milieu du chenal, afin de pouvoir
dévier librement d’un côté ou de l’autre en fonction
des évènements.Sous un ciel gris, faisant route à
contre-courant, glacés par une brise de face
descendant du glacier, nous avançons sans mot,
conscients de la difficulté qui s’approche. Deux
heures plus tard, notre progression est stoppée par
une muraille aux crêtes dentelées qui, lentement,
avance sur nous. Nous cherchons un passage, mais en
vain. Forts de l’expérience de la veille, nous ne
tardons pas à prendre une décision. Nous n’avons
fait que huit kilomètres sur la vingtaine nécessaire
pour sortir de cette autoroute de glaces. Impossible
de continuer dans ces conditions, d’autant plus que
le vent peut forcir à tout moment. À contrecœur, il
nous faut nous rendre à l’évidence. Nous ne
passerons pas aujourd’hui. Nous optons pour un
contournement par le sud, par l’étroit passage du
Smallesund qui rejoint le chenal principal de la
Baie de Disko. Moyennant deux jours de navigation
supplémentaires, nous pouvons encore espérer
rejoindre le glacier par la route sud en remontant
l’Atasund. Alors que traversant l’icefjord, nous
approchons de sa Rive-Sud, une ouverture en amont
apparaît. À mesure que nous avançons, la chose se
confirme. Changement de programme, et nouvelle
tentative. Collés cette fois-ci au versant abrupt du
relief, nous progressons lentement, mais
régulièrement vers notre objectif. Seul, vent et
courant semblent vouloir retarder notre progression.
L’espoir renaît à nouveau. Dans l’après-midi, un
ciel gris et bas laisse place à des ondées éparses.
Cela n’est pas pour nous déplaire, car dans ces
conditions, pas de risque de vent thermique. A 17
heures, trente kilomètres sont parcourus. Nous
choisissons l’île Tasilik pour monter le camp.
Outre, son emplacement central dans la zone des
glaciers, elle offre l’avantage incontestable,
d’être étroite et d’avoir deux plages opposées. La
plage Sud sera notre sortie de secours. Le
lendemain, au réveil, la situation est
époustouflante. La plage Nord est impraticable, tout
comme les dix derniers kilomètres du fjord Koörnoq
par lequel nous sommes arrivés. Tout n’est que blocs
de glaces, packs flottants, et ce, à perte de vue.
Sur une telle journée, nous aurions effectivement dû
renoncer.
Vers le Sud, la navigation reste toutefois possible.
Devant la magie des lieux, et compte tenu de notre
avance toujours confortable, nous optons pour une
journée de break et d’observation, profitant de la
situation pour réaliser des http://www.phototeam-nature.com/images/ d’ambiance.
Le 24 au matin, d’un
point élevé de l’île, nous observons aux jumelles la
situation. La voie est libre. Une légère brise, et
un courant encore faible nous incitent à plier
rapidement le camp. Dès les premiers coups de
pagaie, des blocs jusque-là immobiles se libèrent,
et viennent fermer notre voie de sortie. Cherchant
une solution, nous mettons pied à terre. Sous
l’effet du courant, les glaces se décrochent les uns
après les autres et en quelques minutes une nouvelle
ouverture se dessine. Passé cette ceinture, il n’y a
plus d’obstacle. Seule, persiste la brise.
Soudain, les premières rafales apparaissent. Il
nous faut redoubler de vigilance pour ne pas être
déséquilibrés. Longeant le relief, nous cherchons un
endroit pour nous abriter. Quant, une dalle de
granite se présente sur notre côté. Le lieu, idéal
pour une pause déjeuner, l’est aussi pour la sieste.
Le vent reste établi, et les rafales sont toujours
aussi puissantes. Cette situation se prolonge. En
fin de journée, il nous faut nous résigner à passer
la nuit sur une petite terrasse en hauteur,
suspendue au dessus de l’eau. Le lendemain, tout est
calme, et c’est sur un miroir que nous avançons
serein vers le fond du fiord où se situe le glacier.
Et comme pour tester notre moral et notre
détermination, à nouveau la glace apparaît. Elle est
ici différente, quantité de petits blocs se
succèdent à perte de vue. Sentant la partie perdue,
et compte tenu de l’absence totale de vent, nous
engageons la pointe de nos kayaks, et essayons une
ultime tentative. Progressivement, repoussant bloc
après bloc, parfois avec les mains, nous avançons
religieusement dans un espace mi solide, mi-liquide.
Plusieurs minutes se passent. Soudain, le liquide
semble reprendre le dessus. Les blocs s’espacent,
l’ultime porte est franchie, le glacier apparaît
libre au fond de la baie. A un rythme régulier, des
grondements retentissent. Devant nous, sur des zones
bien localisées, des pans de glaces entiers
s’effondrent dans le fracas d’une fumée bleutée. A
notre distance, la vision pourtant impressionnante,
ne déclenche qu’une légère houle. Pas question
d’hésiter, il nous faut profiter des bonnes
conditions de la journée, et tout en gardant une
marge de sécurité, nous rapprocher au mieux du
glacier. Dans un décor impressionnant, infiniment
petits au pied de la muraille, nous réalisons
quelques images. Face au glacier, solidement
haubané, cinquante ans après, la petite cabane rouge
du camp de base des expéditions polaires de Paul
Émile Victor est toujours en place. Aujourd’hui,
comme des répliques de cette dernière, des petits
bungalows et un restaurant touristique la
surplombent. Très exposée, la zone n’est guère
propice à un accostage. Alors que nous rebroussons
chemin vers l’ouest, deux photographes, le pas
pressé, nous visent à maintes reprises. Certainement
des professionnels. Cela sera confirmé le lendemain.
Comme pour mieux marquer nos mémoires, le compteur
du GPS choisi ce lieu pour afficher 1.000 kilomètres
depuis notre départ d’Upernavik. Nous nous dirigeons
sur l’embouchure de l’imposante rivière face au
glacier. Là, Yann a en juin dernier, matérialisé son
bivouac par la pose d’une stèle de granite. Le spot
est sublime, d’ici l’ Eqip sermia est encore plus
impressionnant. Le secteur pouvant être très venté,
nous prenons grand soin de positionner la tente dans
la zone la plus abritée, sous un talus, et bien
protégé par le relief. Le lendemain, une petite
randonnée de quarante minutes nous mène jusqu’au
refuge. Le lieu est émouvant, un brin émoussé par
l’aspect touristique qui lui est aujourd’hui dédié.
Prenant la chose du bon côté, nous faisons honneur
au buffet. Il faut dire que, l’occasion ne s’est pas
présenté depuis trois mois. En ce lieu, nous
rencontrons Kai et Ole, deux photographes
animaliers. Les même qui la veille s’était sur nous
défoulé. Nous passons une bonne partie de la journée
ensemble, et entre deux clichés, pendant que le vent
se lève, et que les corbeaux volent en marche
arrière (ce n’est pas une blague), nous échangeons
de multiples informations. En cette fin août et sous
cette latitude, la nuit refait son apparition. Bien
à l’abri sous la tente, où 2°C nous réchauffent,
pendant qu’à l’extérieur la surface du fjord se
fige. Aux premiers rayons de soleil, une fine plaque
translucide de quelques millimètres recouvre la
surface de l’eau. Cela, ajouté aux difficultés déjà
rencontrées, nous donne l’impression que l’hiver est
en train de nous rattraper. Le café avalé, c’est à
regret, mais un tantinet soulagés, que donnant nos
premiers coups de pagaie, nous quittons ce lieu
magique et tant convoité. |