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Contre glace et marées

 De Qeqetarq N   69 59  W 051 17 au glacier Eqip Sermia N 69 45  W 050 18

 Du 21 au 27 août 2009.

 

Un fort vent de Nord-ouest a soufflé toute la matinée. Le fiord de Qeqertaq est méconnaissable lorsque nous le quittons. Arrivé au cap Nugâq, jonction avec l’icefiord Torssukatak, la situation est impressionnante. L’icefjord, relativement libre à l’aller est maintenant chargé de glaces dérivantes. Profitant de chaque ouverture, nous nous engageons sur les six kilomètres de traversée qui nous séparent du secteur le moins exposé, situé sur la rive opposée. Tel un tapis roulant, un pack serré descend sur nous, poussé par le vent et le courant. Dans ce labyrinthe, les portes s’ouvrent et se ferment à intervalles réguliers. La consigne est d’emprunter le même passage, afin de ne pas se retrouver isolé. Évitant les blocs, nous ne progressons qu’à très faible vitesse. Au bout de deux heures d’une navigation des plus « chaudes », nous n’avons pas encore atteint le milieu du chenal. Décision est prise de suivre le courant, de faire demi-tour, et d’aller nous mettre à l’abri dans la baie de Qeqertaq, en face du village.

Après une nuit froide et humide, c’est avec la même détermination que le 22 août au matin nous renouvelons la tentative. Il nous faut pagayé une heure avant d’atteinte le cap Nugâq et connaître la situation du jour sur le Torssukatak. Dans la partie basse de l’icefjord, au lieu même où la veille nous avons rebroussé chemin, les eaux semblent libres. Les glaces sont moins compactes. Néanmoins, en amont, se profile une bande blanche uniforme. Nous optons pour une navigation au milieu du chenal, afin de pouvoir dévier librement d’un côté ou de l’autre en fonction des évènements.Sous un ciel gris, faisant route à contre-courant, glacés par une brise de face descendant du glacier, nous avançons sans mot, conscients de la difficulté qui s’approche. Deux heures plus tard, notre progression est stoppée par une muraille aux crêtes dentelées qui, lentement, avance sur nous. Nous cherchons un passage, mais en vain. Forts de l’expérience de la veille, nous ne tardons pas à  prendre une décision. Nous n’avons fait que huit kilomètres sur la vingtaine nécessaire pour sortir de cette autoroute de glaces. Impossible de continuer dans ces conditions, d’autant plus que le vent peut forcir à tout moment. À contrecœur, il nous faut nous rendre à l’évidence. Nous ne passerons pas aujourd’hui. Nous optons pour un contournement par le sud, par l’étroit passage du Smallesund qui rejoint le chenal principal de la Baie de Disko. Moyennant deux jours de navigation supplémentaires, nous pouvons encore espérer rejoindre le glacier par la route sud en remontant l’Atasund. Alors que traversant l’icefjord, nous approchons de sa Rive-Sud, une ouverture en amont apparaît. À mesure que nous avançons, la chose se confirme. Changement de programme, et nouvelle tentative. Collés cette fois-ci au versant abrupt du relief, nous progressons lentement, mais régulièrement vers notre objectif. Seul, vent et courant semblent vouloir retarder notre progression. L’espoir renaît à nouveau.  Dans l’après-midi, un ciel gris et bas laisse place à des ondées éparses. Cela n’est pas pour nous déplaire, car dans ces conditions, pas de risque de vent thermique. A 17 heures,  trente kilomètres sont parcourus. Nous choisissons l’île Tasilik pour monter le camp. Outre, son emplacement central dans la zone des glaciers, elle offre l’avantage incontestable, d’être étroite et d’avoir deux plages opposées. La plage Sud sera notre sortie de secours. Le lendemain, au réveil, la situation est époustouflante. La plage Nord est impraticable, tout comme les dix derniers kilomètres du fjord Koörnoq par lequel nous sommes arrivés. Tout n’est que blocs de glaces, packs flottants, et ce, à perte de vue. Sur une telle journée, nous aurions effectivement dû renoncer.

Vers le Sud, la navigation reste toutefois possible. Devant la magie des lieux, et compte tenu de notre avance toujours confortable, nous optons pour une journée de break et d’observation, profitant de la situation pour réaliser des http://www.phototeam-nature.com/images/ d’ambiance.

Le 24 au matin, d’un point élevé de l’île, nous observons aux jumelles la situation. La voie est libre. Une légère brise, et un courant encore faible nous incitent à plier rapidement le camp. Dès les premiers coups de pagaie, des blocs jusque-là immobiles se libèrent, et viennent fermer notre voie de sortie. Cherchant une solution, nous mettons pied à terre. Sous l’effet du courant, les glaces se décrochent les uns après les autres et en quelques minutes une nouvelle ouverture se dessine. Passé cette ceinture, il n’y a plus d’obstacle. Seule, persiste la  brise. Soudain,  les premières rafales apparaissent. Il nous faut redoubler de vigilance pour ne pas être déséquilibrés. Longeant le relief, nous cherchons un endroit pour nous abriter. Quant, une dalle de granite se présente sur notre côté. Le lieu, idéal pour une pause déjeuner, l’est aussi pour la sieste. Le vent reste établi, et les rafales sont toujours aussi puissantes. Cette situation se prolonge. En fin de journée, il nous faut nous résigner à passer la nuit sur une petite terrasse en hauteur, suspendue au dessus de l’eau. Le lendemain, tout est calme, et c’est sur un miroir que nous avançons serein vers le fond du fiord où se situe le glacier. Et comme pour tester notre moral et notre détermination, à nouveau la glace apparaît. Elle est ici différente, quantité de petits blocs se succèdent à perte de vue. Sentant la partie perdue, et compte tenu de l’absence totale de vent, nous engageons la pointe de nos kayaks, et essayons une ultime tentative. Progressivement, repoussant bloc après bloc, parfois avec les mains, nous avançons religieusement dans un espace mi solide, mi-liquide. Plusieurs minutes se passent. Soudain, le liquide semble reprendre le dessus. Les blocs s’espacent, l’ultime porte est franchie, le glacier apparaît libre au fond de la baie. A un rythme régulier, des grondements retentissent. Devant nous, sur des zones bien localisées, des pans de glaces entiers s’effondrent dans le fracas d’une fumée bleutée. A notre distance, la vision pourtant impressionnante, ne déclenche qu’une légère houle. Pas question d’hésiter, il nous faut profiter des bonnes conditions de la journée, et tout en gardant une marge de sécurité, nous rapprocher au mieux du glacier. Dans un décor impressionnant, infiniment petits au pied de la muraille, nous réalisons quelques images. Face au glacier, solidement haubané, cinquante ans après, la petite cabane rouge du camp de base des expéditions polaires de Paul Émile Victor est toujours en place. Aujourd’hui, comme des répliques de cette dernière, des petits bungalows et un restaurant touristique la surplombent. Très exposée, la zone n’est guère propice à un accostage. Alors que nous rebroussons chemin vers l’ouest, deux photographes, le pas pressé, nous visent à maintes reprises. Certainement des professionnels. Cela sera confirmé le lendemain. Comme pour mieux marquer nos mémoires, le compteur du GPS choisi ce lieu pour afficher 1.000 kilomètres depuis notre départ d’Upernavik. Nous nous dirigeons sur l’embouchure de l’imposante rivière face au glacier. Là, Yann a en juin dernier, matérialisé son bivouac par la pose d’une stèle de granite. Le spot est sublime, d’ici l’ Eqip sermia est encore plus impressionnant. Le secteur pouvant être très venté, nous prenons grand soin de positionner la tente dans la zone la plus abritée, sous un talus, et bien protégé par le relief. Le lendemain, une petite randonnée de quarante minutes nous mène jusqu’au refuge. Le lieu est émouvant, un brin émoussé par l’aspect touristique qui lui est aujourd’hui dédié. Prenant la chose du bon côté, nous faisons honneur au buffet. Il faut dire que, l’occasion ne s’est pas présenté depuis trois mois. En ce lieu, nous rencontrons Kai et Ole, deux photographes animaliers. Les même qui la veille s’était sur nous défoulé. Nous passons une bonne partie de la journée ensemble, et entre deux clichés, pendant que le vent se lève, et que les corbeaux volent en marche arrière (ce n’est pas une blague), nous échangeons de multiples informations. En cette fin août et sous cette latitude, la nuit refait son apparition. Bien à l’abri sous la tente, où 2°C nous réchauffent, pendant qu’à l’extérieur la surface du fjord se fige. Aux premiers rayons de soleil, une fine plaque translucide de quelques millimètres recouvre la surface de l’eau. Cela, ajouté aux difficultés déjà rencontrées, nous donne l’impression que l’hiver est en train de nous rattraper. Le café avalé, c’est à regret, mais un tantinet soulagés, que donnant nos premiers coups de pagaie, nous quittons ce lieu magique et tant convoité. 

 

 

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